Émois

Un extrait de Thelonious Monk, le sculp­teur de silence de Denis Laborde

J’ai ouvert cet article par le récit d’un concert auquel Michel Samson assista, ado­les­cent : Bud Powell et Thelonious Monk à l’Alcazar de Marseille, le 20 avril 1961. Monk était en retard, « on appren­drait que c’est tou­jours comme ça dans le jazz », disait Michel Samson. C’était la ver­sion « côté scène ». Voici main­te­nant la ver­sion « côté cou­lisses ». Bud Powell venait de triom­pher dans la pre­mière partie du concert. Après un court entracte, c’était au tour de Thelonious Monk. Roger Luccioni, orga­ni­sa­teur de la soirée, témoigne :

« L’orage éclata trois secondes plus tard. Dans sa loge, Monk claqua la porte, enfouit sa tête dans ses bras et fondit en larmes. Sa femme essaya dou­ce­ment de le calmer. En vain. Les san­glots redou­blèrent, et ce grand type, un peu effrayant, com­mença à hoqueter, hurler, ges­ti­culer. “Il est meilleur que moi. Il a tou­jours été meilleur que moi. Je ne pourrai jamais faire ce qu’il a fait. Je ne peux pas jouer. Je ne veux pas jouer après lui. Je veux ren­trer à la maison.” La vraie crise d’hystérie. »

Puis, une bou­teille de cognac, un flacon de Largactil et une heure plus tard, Monk monte sur scène en man­teau et en chapka. Charlie Rouse, John Ore et Frankie Dunlop l’y attendent :

« D’un pas de conqué­rant, il s’avance, toise avec morgue un public stu­pé­fait, et repart en cou­lisses aussi brus­que­ment qu’il en était venu. La salle explose. Les trois autres, immo­biles, tels des arbres, n’ont tou­jours pas bougé. Ruée des orga­ni­sa­teurs vers la loge du grand homme, stoppée net devant le spec­tacle de l’hercule san­glo­tant bruyam­ment sur l’épaule de sa femme.

Il pleure parce que les gens l’ont sifflé, dit-elle, en tapo­tant la joue du colosse. Consolé, Monk revient sur scène, sort côté cour, repa­raît côté jardin, tourne, soup­çon­neux, autour de ses musi­ciens, parle à l’oreille du bas­siste, effectue un pas de danse, saisit un chiffon oublié dans le piano, et astique conscien­cieu­se­ment l’instrument, jette enfin le chiffon dans la fosse d’orchestre, et dis­pa­raît à nou­veau. Le public, médusé, n’en croit pas ses yeux. En cou­lisses, Monk aban­donne enfin son man­teau d’astrakan, revient sur scène en titu­bant un peu, se dan­dine sur ses pattes comme un gros ours de foire, puis, enfin, s’assied devant le piano. Les trois “arbres” res­tent figés, l’œil fixé sur la ligne bleue des Vosges ? Personne ne dit mot. Monk joue alors, seul, les pre­mières mesures d’un Body and Soul, tota­le­ment déchi­rant. Et sou­dain pousse un cri, ferme rageu­se­ment le cou­vercle et se sauve à nou­veau hors de la scène. Dans la salle, l’atmosphère est à couper au couteau.

Monk revient, agité et tré­mu­lant, cou­vert de sueur, dans un silence de mort. Nouveau Body and Soul, tout aussi déchi­rant que le pre­mier. Mais, cette fois, Monk va jusqu’au bout, superbe, for­mi­dable d’intensité émotionnelle. […]

Bud, assis à l’envers sur sa chaise, le menton dans ses mains, accoudé sur le dos­sier de son siège, je l’ai vu pleurer pen­dant le Body and Soul. »


Billie Holiday — Fine and Mellow

Billie Holiday — Fine and Mellow

Coleman Hawkins, Lester Young, Ben Webster, Gerry Mulligan, Vic Dickenson & Roy Eldridge.